Le thermonucléaire et le mythe du Déluge

Publié le par Camille

Le thermonucléaire et le mythe du Déluge


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1 - Un chimpanzé en cours de vaporisation
2 - Comment incarner les signes ?
3 - Se mettre en images jusque dans sa cage
4 - Une histoire du chaos cérébral du simianthrope européen
5 - Le mythe du Déluge
6 - Le génie littéraitre et l'histoire
7 - Les ratages de l'absolu
8 - L'hérésie d'Israël
9 - Les nouveaux prophètes d'Israël
10 - Où Jahvé prend la parole
11 - Qu'en dit Jahvé ?

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1 - Un chimpanzé en cours de vaporisation

Quand le prêtre chrétien prononce les paroles rituelles dites de la consécration, ne croyez pas qu'il bénit le pain qu'il tient dans sa main et le vin dont il élève une coupe vers le ciel : il s'agit d'une cérémonie religieuse censée métamorphoser ces aliments en la chair et le sang physiques d'un dieu-homme crucifié il y a deux mille ans en Galilée et que plusieurs siècles d'élaboration du mythe ont élevé au rang de l'égal du créateur de la Genèse, parce que sa divinisation est censée le nantir à la fois corporellement et symboliquement du statut psychobiologique d'une espèce partiellement évadée de la zoologie et réputée se trouver à mi-chemin entre l'animal qu'il n'est plus et un vivant dont l'ultime parachèvement a été fixé par son géniteur au jour de la " résurrection des morts ".

On appelle " messe " l'enchaînement des gestes sacerdotaux réputés effectuer cette transfiguration miraculeuse, du latin missus, qui signifie envoyé, parce que le Mercure chrétien est un médiateur qui véhicule la charpente réelle et la charpente mythologique confondues d'un annonciateur de l'humanité future. Mais le christianisme est une sotériologie. C'est pourquoi cette religion réifie autrement que le polythéisme les signaux biphasés chargés de la mission de charrier le sens apostolique de l'existence humaine et la finalité d'un cosmos sauvé par un " rédempteur ". Il en résulte que cette croyance concrétise des métaphores, substantifie des figures de rhétorique, met en scène des images sur un modèle eschatologique fort différent de celui des Anciens, qui dédoublaient Jupiter en un taureau ou un cygne, Athéna en une femme casquée et appuyée sur la " lance pensive " qu'évoquait Malraux, Aphrodite en une beauté charnelle confondue à une déesse du désir sexuel, mais qui ne s'adressait pas à une humanité coupable , donc punissable et pourtant guérissable à condition qu'elle y mettre le prix.

2 - Comment incarner les signes ?

Une religion fondée sur la croyance selon laquelle l'humanité doit être arrachée à une géhenne se veut plus globalisante que d'autres cosmologies religieuses ; mais il faut se souvenir de ce que la substantification du symbolique demeure la condition sine qua non de l'apparition des Lettres et des arts. Don Quichote est un personnage réputé en chair et en os ; et pourtant son existence est proprement littéraire, donc transcendante à son état civil. De même, Hamlet substantifie une figure shakespearienne du destin, de même encore, la France " incarne " une certaine figure de l'humanité . C'est que les fuyards du règne animal ont chu dans une bipolarité psychobiologique tellement torturante qu'ils ne peuvent se trouver vaccinés que par un supplicié à mort. Depuis lors, les meilleurs d'entre eux sont dotés d'un encéphale branché sur une potence qui les fait vivre à la fois sur un gibet que sur la terre ferme. Mais encore faut-il que leur thérapeutique prenne corps, si je puis dire, donc qu'elle rencontre un acteur emblématique . C'est pourquoi le mythe de l'incarnation du divin mis au point par le concile de Constantinople en 550 doit beaucoup à une actrice, Théodora, épouse de Justinien, à laquelle son expérience de la scène avait appris qu'un Christ qui n'incarnerait pas sa divinité sur le théâtre d'un monde de cothurnes ne répondrait pas aux lois de l'art dramatique, qui a besoin de charpentes et de masques. L'homme est une allégorie ambulante, un signe en marche, un symbole confondu à un corps.

Pourquoi la bipolarité cérébrale des fils d'Adam est-elle beaucoup plus spectaculaire dans le christianisme que dans d'autres cosmologies mythiques ? Parce que la fable y prend à bras le corps le conflit originel entre la chair et le sang du simianthrope d'un côté et sa surréalité sur hauts talons de l'autre. Une espèce souffrante en raison de sa constitution psychobiologique - elle se trouve en migration permanente entre sa mort et son immortalité - est nécessairement dichotomisée à l'école des r��ves qui la traumatisent, mais qui lui laissent entrevoir une porte de sortie. A ce titre, l'autel des chrétiens transporte la carcasse simiohumaine dans l'Empyrée des bienheureux où les dieux incarnent et figurent tout ensemble un chimpanzé en cours de vaporisation dans son éternité.

3 - Se mettre en images jusque dans sa cage

Une laïcité qui refuse d'introduire le fer de lance de l'intelligence critique, donc la question de l'avenir de la raison dans l'étude du sacré s'asphyxie à l'école même des orthodoxies figées qu'elle est censée réfuter. C'est pourquoi l'humanisme mondial a besoin d'une spéléologie sacrilège ; sinon, comment descendrait-elle dans les profondeurs psychobiologiques d'un vivant qui a vocalisé sa damnation et ses félicités et dont les récits globalement euphoriques expriment avec la naïveté des grands sorciers du langage les arcanes d'un " sens " réputé " objectif " - donc tenu pour visible en tant que tel . Le simianthrope est un magicien-né. Afin de se mettre à l'école de sa propre splendeur et bien que les marmites du diable l'attendent dans les souterrains, il rassemble inlassablement des matériaux psychiques roboratifs, qu'il appelle des signifiants et qu'il met si habilement en relations entre eux qu'il parvient à s'élever à la signalétique glorieuse et empanachée qu'il entend substantifier. C'est pourquoi une raison qui s'arrêterait sur le chemin de ses profanations opposerait seulement l'obscurantisme d'une pensée craintive et myope au ritualisme desséché des cultes.

Aussi la fuite éperdue de l'humanisme laïc devant les conquêtes d'une science psychologique fécondée par Darwin et par Freud s'exprime-t-elle par l'inquisition larvée qu'exerce, depuis 1905, une ecclésiocratie d'Etat soucieuse de reléguer le physicisme théologique des premiers âges dans l'amas stérile des opinions subjectives, alors que les subjectivités collectives qu'enfantent désormais les idéalités sacralisées de la "raison " conduisent la France à fonder la République sur des concepts changés en propitiatoires abstraits . On y immole tout autant le silence de l'univers que sur les autels où la victime porte le faix des prières et des supplications d'une espèce à la fois amputée et fécondée par sa cérébralisation crucifiante.

Il se trouve seulement que les récits mythologiques ressortissent si peu à la vie privée du simianthrope qu'ils ont structuré l'aventure humaine depuis qu'elle " habite le cosmos en poète ", comme disait à peu près Heidegger . Une religion qu'on croit "vraie " au sens où la notion de vérité renvoie en premier lieu au visible et au palpable débarque nécessairement sur la scène de la politique et revendique in��vitablement les insignes, les apanages et les prérogatives attachés à la vie publique . L'homme est tellement un animal de théâtre qu'il se met en images jusque dans sa cage.

La question posée par les documents anthropologiques qu'on appelle des religions est donc celle de l'avenir d'une science de l'humanité qui rendrait compte d'un vivant respirant quelque part entre sa chair et ses songes . Si toute connaissance scientifique doit se distancier de son objet et enfanter des crânes séparés de la masse de ceux de leurs congénères, quel sera le statut cérébral de la portion restreinte de l'humanité qui aura conquis un regard de l'extérieur sur les boîtes osseuses demeur��es prisonnières de mondes fantastiques ? Comment le fonctionnement onirique d'un organe de ce type est-il articulé avec des rêves collectifs tantôt jugés immunitaires, tantôt déclarés nocifs, donc tour à tour politiquement profitables et visiblement suicidaires ? Car si le simianthrope habille ses exploits sur la terre des vêtements que son identité théologique lui confère, la recherche du statut de la pensée proprement dite deviendra l'objet de toute anthropologie sérieuse.

4 - Une histoire du chaos cérébral du simianthrope européen

L'histoire de la séparation des pouvoirs entre la classe devenue semi pensante d'une part et la classe politico-culturelle demeurée en charge de la gestion confuse des relations que les sociétés simiohumaines entretiennent avec le symbolique, d'autre part, est entrée dans une phase nouvelle et annonciatrice de tensions suraiguës depuis que le 11 septembre 2001 a fait débarquer à nouveaux frais et en force les enjeux religieux ou parareligieux du passé dans une géopolitique désormais dominée par le thermonucléaire , donc par une arme onirique par nature et articulée avec le mythe du Déluge. Du coup, la question des relations que la connaissance anthropologique du simianthrope entretient avec sa vie angélisée ou damnée bouleverse les méthodes de la science historique d'autrefois, parce que la conquête d'une interprétation rationnelle de l'espèce rendue flottante entre ses ciels et ses empires infernaux est devenue un devoir politique. Cette situation est tellement inédite qu'elle exige un bref rappel des relations chaotiques que l'animal théologique a entretenues avec les travaux embryonnaires et les victoires toujours partielles de la pensée distanciatrice .

Prenez la civilisation grecque tardive. Quel dialogue les savants du Musée d'Alexandrie et de la bibliothèque de Pergame ont-ils entretenu avec la religion d'Homère ? On leur doit le sauvetage de quelques chefs-d'oeuvre de la littérature grecque . Mais leurs désaccords avec les dieux de l'Iliade et de l'Odyssée ont suscité un Anatole France de l'Antiquité - Lucien de Samosate. Et pourtant, jamais l'auteur de L'île des pingouins n'aurait osé camper les ressuscités chrétiens au paradis avec autant de verve que l'auteur de L'histoire véritable a décrit Hermès, Junon ou Jupiter sur l'Olympe.

Passons à Tite-Live, qui disait que les croyances religieuses des Romains de son temps étaient des survivances des premiers âges - ce qui ne l'a pas empêché de consacrer cent quarante livres à exalter l'alliance nécessaire de la foi de l'époque avec la gloire des généraux victorieux, parce que les historiens commençaient de se trouver embarrassés par le pacte aussi énigmatique qu'indispensable que toute grandeur politique conclut avec la superstition.

Tacite est plus incisif et plus lapidaire que Tite-Live, mais il s'indignait de ce que le temple de Jérusalem eût été trouvé vide par les légions de Titus en 70 et de ce que la religion juive fût, de toute évidence, une rêverie stérile, puisqu'on n'y trouvait la statue d'aucun dieu.

Puis, pendant quinze siècles, le christianisme a vigoureusement interdit à la raison simiohumaine de juger les dogmes impérieux promulgués par l'Eglise universelle . Mais savez-vous que trois siècles après la mort de Copernic, le célèbre Dictionnaire d'histoire et de géographie de près de deux mille pages de M.N. Bouillet se trouvait encore condamné à Rome, bien qu'il eût été traduit en italien et en espagnol, parce qu'il défendait trop ouvertement l'héliocentrisme du grand Polonais ?

Puis, à partir de Reimarus, prédécesseur de Lessing, le protestantisme allemand a tenté de raconter la vie de Jésus à l'aide des seules armes de l'entendement d'ici bas . Mais pourquoi la Vie de Jésus de David Strauss, qui a précédé de vingt-huit ans celle de Renan, est-elle une récupération hégélienne du fils de Marie ? Pourquoi celle de Renan est-elle si bucolique qu'elle aurait pu être écrite par Rousseau ou par Bernardin de Saint Pierre ? Pourquoi la Réforme est-elle demeurée fascinée par le mythe de la naissance virginale du crucifié ? Pourquoi toute la théologie protestante se cantonne-t-elle dans la critique philologique des textes sacrés sans oser en tirer les conséquences, donc sans s'interroger en anthropologue sur le statut littéraire et politique des dieux ? Aujourd'hui encore, aucune théologie calviniste ou luthérienne ne tente de préciser ce qu'il faut entendre par la "divinité" d'un homme ; et comme l'humanisme européen demeure privé de réflexion rationnelle sur l'animal symbolique, notre civilisation n'a de science ni de Don Quichotte ou de la Béatrice de Dante, ni des personnages historiques qu'on appelle des poètes, des compositeurs , des peintres et des écrivains, ni des Shakespeare de la politique qu'on appelle des prophètes, alors que ces géants enfantent des souverains du cosmos dont la longévité dure plus de mille ans.

5 - Le mythe du Déluge

L'histoire du cerveau occidental s'est révélée stérile. Est-elle appelée à le demeurer? Vous savez que, dans sa course vers la cécité intellectuelle, le monde moderne escamote purement et simplement la question-clé de toute civilisation, celle de la distinction entre la raison et la déraison. Afin d'évacuer la réflexion sur le vrai et le faux, l'alexandrinisme actuel magnifie les croyances religieuses les plus acéphales ; mais, pour cela, il lui faut en changer au préalable la nature et la définition afin de leur attribuer le statut de simples floraisons esthétiques ou morales. Et pourtant, le monde actuel bouleverse radicalement les arrangements anciens que le genre simiohumain avait conclus avec le chaos mental inné auquel il se trouve livré de naissance. La cause de ce réveil n'est autre que l'arme de l'apocalypse que le dieu unique avait saintement, disait-il, fait débarquer sur la terre sous la forme d'une noyade générale de ses créatures .

Il est résulté de cette forme de la justice que les Etats se trouvent soudainement fort embarrassés par la nécessité de catéchiser à leur tour tous les peuples de la planète afin de les mettre, toutes affaires cessantes, à l'école d'une pastorale de l'obéissance patriotique jusqu'au suicide inclus et fondée sur la dévotion à l'égard d'un tueur mécanique. Se frottent-ils les mains de se trouver nantis à leur tour d'une foudre si pieuse et qu'ils proclament légitimée par leur esprit de justice, mais qu'ils ont réussi à automatiser, ou bien se trouvent-ils tout penauds d'avoir à résoudre en toute hâte un problème de catéchèse politique que le ciel avait laissé s'endormir ? Les uns se poussent du col et se proclament tout subitement devenus invincibles, les autres commencent de s'interroger sur les secrets anthropologiques de l'épouvante sacrée . Un approfondissement du décryptage de l'inconscient théologique de l'encéphale du simianthrope est-il possible ? Une discipline aussi iconoclaste est devenue indispensable à la fondation précipitée d'une politologie digne de ce nom, parce que la conduite des Etats est livrée à l'ébahissement des uns et à l'ignorance des autres.

La question des relations que les futures phalanges de la raison entretiennent avec la fraction des songes qui assurent la navigation du simianthrope dans l'univers du symbolique fait débarquer in extremis dans l'âge atomique de la politique une pensée transanimale d'un type nouveau. Voyons de plus près les apories géopolitiques qu'engendre l' infirmité anthropologique de la civilisation occidentale.

6 - Le génie littéraitre et l'histoire

En vérité, les puissances thermonucléaires sont condamnées à se revêtir de la tenue non plus d'un seul créateur mythique du cosmos, mais d'autant de démiurges que de détenteurs d'une apocalypse biblique autonome. Mais l'orateur de la Genèse a piteusement manqué son génocide. N'a-t-il pas fallu que cet écrivain s'assurât au préalable de la survie du précieux rescapé qu'il avait caché dans sa manche, puis qu'il recourût à mille subterfuges pour que les rédacteurs de ses écrits vous transmettent la mémoire de ses exploits littéraires ? Voyez comme ce scénariste de génie s'est appliqué à entasser pêle-mêle un mâle et une femelle de toutes les espèces dans l'arche du héros qu'il a tiré de son encrier .

Mais les difficultés stratégiques que rencontre un Olympe de l'atome fréquenté par huit dieux sont bien plus insolubles que celles du premier poète de l'apocalypse, parce que les détenteurs multipliés de la nouvelle foudre du ciel se trouvent tellement empêtrés dans leurs apocalypses territorialisées qu'ils suent sang et eau à tenter d'accorder leurs cataclysmes respectifs. Les complications théologiques que rencontrait le monothéisme de Jahvé étaient moins insurmontables que celles du polythéisme atomique des modernes, parce qu'un seul souverain de l'anéantissement de tout l'univers jouit nécessairement des avantages réservés au monopole d'un exterminateur solitaire de sa créature, tandis qu'un peloton de l'absolu se partage plus difficilement un nettoyage purificateur à la fois universel et localisé. Comment une chorale du trépas remédierait-elle aux rivalités internes qui déchireront une apocalypse octocéphale ? Comment éviter les zizanies sans remède entre des ensanglantements d'autant plus difficiles à coordonner qu'ils seront à la fois monolithiques et fractionnés ? Quelle portion de l'humanité chaque pseudopode d'une hydre à huit branches se réservera-t-il? Si le salut par l'apocalypse est désormais condamné au pluralisme, comment cogiter un messianisme unifié de la rédemption par la foudre ?

7 - Les ratages de l'absolu

Le génie littéraire du dramaturge de la Genèse est aux abois : tant de sceptres du cosmos vainement surarmés, tant de fureurs condamnées à se neutraliser sur un astéroïde minuscule bouleversent de fond en comble la problématique de la grâce divine. Les mémoires du futur que j'ai pu consulter rapportent qu'en 2008, les Hercule de la mort se sont réunis en concile sur leur Olympe et qu'ils ont essayé d'aplanir les difficultés qu'ils rencontraient maintenant avec la plus mauvaise tête du trio des dieux uniques. Vous savez déjà que les Etats-Unis , l'Angleterre , la France, la Chine, la Russie, l'Inde, le Pakistan et le peuple hébreu avaient mis au point une théologie, certes encore rudimentaire, mais germinative de la terreur thermonucléaire et que les travaux préparatoires des hautes parties contractantes leur avaient permis de tirer des enseignements anthropologiques relativement rationnels de la plus récente épouvante religieuse internationale, celle qui s'était emparée de l'humanité tout entière mille ans seulement auparavant, à l'heure où le Dieu de l'atome de ce temps-là avait eu la charité de prévenir ses créatures que la fin du monde allait sonner d'un instant à l'autre au clocher du salut et que la grâce divine était sur le point de coordonner la chute des pécheurs dans les ténèbres éternelles avec le transport des justes dans la lumière de l'Eden.

Voir : XX - Le génie prophétique et la politique , 10 mars 2008

Les huit Jupiter des modernes s'étaient donc saintement concertés sur leur pédagogie commune : leur capacité de décréter la fin du monde demeurerait évidemment intacte , disaient-ils, bien qu'elle fût désormais distribuée entre leurs sceptres respectifs . Mais ils savaient fort bien, in petto, que le marché du massacre suprême était tombé des mains du monstre de la Genèse et que le Déluge inaugural se trouvait relégué au musée des ratages de l'absolu . Toute la difficulté des théologiens du thermonuclaire se ramenait donc à cacher à la créature le caractère illusoire de l'arme qui servait de substitut maladroit à l'omnipotence du Titan biblique.

8 - L'hérésie d'Israël

La fragilité native de l'Eglise de la piété nucléaire avait été intempestivement éclairée de la lumière la plus crue par l'imprudence théologique aussi subite qu'inattendue d'Israël. Fallait-il invoquer l'effronterie naturelle attribuée à cet Etat, ou son esprit prophétique, ou encore son entêtement politique pour expliquer la menace d'effondrement immédiat de l'ecclésiocratie mondiale de la dissuasion qu'il brandissait maintenant ? En vérité, le conseil des Goliath du néant s'était réuni tout exprès aux fins d'en débattre avec les envoyés spéciaux de Jahvé. Il s'agissait de leur demander les justifications les plus détaillées et les mieux argumentées de l'incohérence évidente de leur théologie de l'extermination finale.

Certes, Israël était longtemps demeuré un modèle de l'orthodoxie politique mondiale; tout le monde lui savait gré du soutien pastoral qu'il avait apporté sans fléchir depuis plus soixante ans à la doctrine officielle que les autres souverains des fins dernières de l'humanité avaient rédigée et dont l'article premier édictait qu'il fallait dissimuler aux fidèles du monde entier l'évidence que l'explosion terminale avait été reconnue inutilisable sur les champs de bataille par tous les théologiens de l'atome. Que se serait-il passé si les chancelleries avaient levé la censure, que se serait-il passé si le Saint Office du salut par le Déluge avait avoué que la guerre n'est pas un suicide à deux ou à plusieurs ? Il était devenu d'autant plus indispensable à la consolidation de l'appareil dogmatique de la dissuasion par la terreur d'orchestrer l'épouvante du monde entier à l'école de l'absurde que, sitôt déposée sur l'autel de la folie du monde, une bombe thermonucléaire de fabrication iranienne viserait aussitôt et exclusivement l'agneau innocent que figurait Israël dans l'arène des nations .

Aussi le peuple de Jahvé avait-il habilement servi la catéchèse qui reconnaissait au reste de la planète le rôle d'ange-gardien de la brebis sacrée. Mais maintenant, l'Etat d'Israël affichait une hérésie inouïe : les fils d'Abraham avouaient ouvertement et le plus crânement du monde qu'ils possédaient, eux aussi, l'arme absolue de l'effroi . Comment sauver la barque de la théologie de la damnation universelle que les grandes puissances feignaient de se partager depuis un demi siècle si le frêle esquif d'Israël se changeait en le plus gigantesque des cuirassés du néant et s'il tenait tête à lui seul à la flotte mondiale de l'apocalypse?

9 - Les nouveaux prophètes d'Israël

On savait qu'une guerre qui désacraliserait l'atome militaire était exclue entre l'Inde et le Pakistan, entre la France et l'Angleterre, entre la Chine et les Etats-Unis , entre la Russie et Israël du seul fait qu'une arme théologique ressortit par nature et par définition à la menace de l'excommunication majeure dont le Moyen-Age avait brandi la foudre. Mais précisément, la gigantesque chambre forte de l'imaginaire atomique était la même que celle de la foi des masses du XIe siècle dont l'encéphale avait conduit l'empereur d'Allemagne à Canossa, parce que son armée avait été prise de la panique des fins dernières par la foudre théologique de Grégoire VII.

Toute croyance religieuse ou parareligieuse de type monothéiste trouve nécessairement son appui le plus inébranlable dans la titanesque cécité naturelle des foules menacées de pestifération éternelle. Il n'est pas de châtiment plus congénital aux idoles uniques que le génocide. La légende n'en remonte pas à Jahvé, mais à Saturne. Néanmoins la planète de l'atome ne pouvait demeurer tout entière envoûtée par les ogres sacrés du cosmos des modernes qu'à la condition impérieuse que le peuple d'Israël, dont le territoire n'occupe que l'équivalent d'un carré de cent quarante quatre kilomètres de côté - les colonies non comprises - renonçât à démontrer à la face de la terre qu'il égalait à lui seul et depuis belle lurette la puissance de feu des sept autres magiciens de l'Apocalypse et que Jahvé se moquait comme d'une pichenette de la foudre ridicule dont l'Iran allait porter le baudrier.

Mais il y avait pis : si la Perse et Israël se frappaient réciproquement de paralysie théologique du seul fait que l'arme atomique n'est pas une foudre militaire, mais une foudre mythologique par définition , et si, à l'instar de l'apocalypse de Jahvé, toute sa substance est littéraire en diable, alors le vrai danger qu'Israël faisait courir au mythe de l'auto-pulvérisation nucléaire était d'enfanter des Voltaire et des Diderot de la bible des modernes, puis des Renan qui se moqueraient de la sotériologie démocratico-apocalyptique, puis des Darwin de la folie religieuse, qui observeraient la lenteur d'escargot de l'évolution de l'encéphale d'un chimpanzé qui avait mis plus d'un million d'années à passer de l'ignorance animale à la démence proprement simiohumaine. Car la pensée vraie est sacrilège ou n'est pas ; aussi n'a-t-elle jamais été accouchée par des colosses, mais par des profanateurs d'une taille minuscule. La damnation philosophique qui menaçait Israël était de dissiper les ténèbres du nouveau Moyen-Age à la manière de David, dont la fronde avait frappé Goliath en plein front. Israël allait-il accoucher des Isaïe, des Ezéchiel, des Jérémie de la planète de l'atome ?

10 - Où Jahvé prend la parole

C'est pourquoi le conseil de l'Olympe a cité Jahvé à comparaître en personne à la barre du tribunal de l'histoire du monde et l'a sommé de lui raconter l'intelligence du simianthrope. En vérité, les sept mammouths de l'épouvante passaient de la colère au désarroi, de la fanfaronnade à la crainte, de l'arrogance à la mine piteuse . D'un côté , les guerres que nourrit la terreur religieuse des peuples sont anciennes ; et l'on sait que la discipline civique des nations se désagrège quand l'obéissance perd l'appui de la fureur de Dieu. Mais de l'autre, comment remplacer au pied levé le despote qui tenait rageusement les rênes de l'histoire de la folie entre ses mains, comment le détrôner au profit d'un souverain plus raisonnable, mais aussi plus habile, si le mythe de l'omniscience et de l'omnipotence du ciel de l'atome ne se laissait pas fissurer ? Comment interdire aux Porthos du thermonucléaire de prendre docilement la relève des tortures de l'enfer auxquelles Jahvé , Allah et le Dieu de la croix se complaisaient depuis tant de siècles? Comment demander à Jahvé de tomber le masque ? Comment apprendre au peuple d'Abraham à allumer la chandelle d'une lueur nouvelle ? Comment forger l'encéphale d'un peuple de Jahvé dont les saints iraient jeûner quarante jours dans le désert ?

On imagine un Dieu qui prendrait doucement ses témoins par les épaules, mais qui les guiderait d'une main ferme jusqu'au sommet d'une montagne d'où ils verraient toutes les nations de la terre s'étendre à leurs pieds. En vérité, le conseil de l'Olympe n'en menait pas large. Fallait-il autoriser l'Iran à se fabriquer l'arme du prestige politique et diplomatique des nouveaux rois du sacré ou bien convenait-il de fendre une fois encore la cuirasse d'une mythologie sacrée et de rallumer le flambeau des sacrilèges qui ont fécondé l'humanité ? Comment le savoir si la déraison du simianthrope ne se laisse pas aisément bousculer ? Douter du bien-fondé d'une catastrophe aussi salutaire que celle du Déluge, qui s'écrivait avec une majuscule révérentielle au siècle des Lumières, vous envoyait encore au bûcher du temps de Voltaire .

11 - Qu'en dit Jahvé ?

Les prophètes d'Israël étaient divisés. Les uns faisaient parler Jahvé en ces termes : " Peuple d'Israël , je t'ai élu parmi toutes les nations de la terre afin que tu portes haut les armes de mes guerriers et celles de ma sagesse . Et voici que je remets ma puissance entre tes mains. Puisse un ciel nouveau allumer en toi les feux de mon intelligence . Que t'enseigne maintenant le sceptre de ma paix et de ma justice ? Que jamais ta terre ne bénisse le bouclier de l'étranger. Fais-toi craindre à l'école de ton glaive. Mais souviens-toi de ta vocation : Moïse , mon prophète, t'appelle à dessiller les yeux de l'humanité. "

Mais d'autres porte-parole de Jahvé lui faisaient dire : " Israël, Israël , souviens-toi du proph��te qui t'a ordonné de retirer tes fils de mes autels . Tu ne déposeras aucune victime humaine sur mes offertoires. Je t'enseignerai le Caïn qui t'habite. Pourquoi ruses-tu encore avec le meurtre qui te hante ? Je t'ai donné ma foudre et ma vaillance afin que tes yeux s'ouvrent sur le dernier leurre de la mort. "

Le concile des théologiens de l'atome s'est partagé entre les deux faces de Jahvé. Les grandes puissances ont sévèrement admonesté Israël et lui ont fermement demandé de jouer la brebis du sacrifice sur l'autel du monde, afin que leur sceptre fût renforcé de l'ignorance et de la peur des fils d'Adam . Mais des grains de sénevé ont levé parmi les nations. Et ceux-là ont dit à l'idole : " Le sang d'Isaac n'est pas à toi. "

Le 7 avril 2008


Lundi 07 Avril 2008
Manuel de Diéguez

Publié dans L'HISTOIRE REVELEE

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