Les hommes de Dieu du président

Publié le par Camille

Les hommes de Dieu du président

vendredi 18 avril 2008 par Zone-7

Le dalaï-lama sur la côte Ouest et le pape en Nouvelle-Angleterre : pourquoi diable les États-Unis reçoivent-ils en même temps deux des plus grosses pointures spirituelles et temporelles de l’univers visible et invisible ? In God they trust...

Les voies hasardeuses du calendrier sont parfois impénétrables. Depuis le début de la semaine, le dalaï-lama participe à Seattle à une rencontre interconfessionnelle organisée par l’organisme Seeds of Compassion. Le leader tibétain, Prix Nobel de la paix, s’y trouve en bonne compagnie. Il côtoie notamment l’archevêque Desmond Tutu, un autre lauréat du Nobel, ainsi que des leaders juifs, musulmans et sikhs.

Cette visite non officielle suit de quelques jours à peine le passage controversé de la flamme olympique à San Francisco. Elle coïncide également avec l’arrivée sur la côte Est du pape Benoît XVI pour une première visite aux États-Unis. Les deux chefs spirituels les plus en vue de la planète termineront leurs périples respectifs à mille kilomètres l’un de l’autre, le dalaï-lama étant dans le Michigan, le pape dans l’État de New York.

Il ne manquerait plus qu’un grand mufti ou une troupe de derviches tourneurs dans la Bible Belt des États du Centre-Sud pour compléter le portrait de groupe avec hommes de Dieu made in USA.

« Je ne sais pas pour le dalaï-lama, mais pour le pape, j’en suis certain : sa présence en ce moment aux États-Unis a été très bien planifiée et s’explique par une multitude de considérations politiques et institutionnelles », commente Martin Geoffroy, professeur à l’Université de Moncton. Docteur en sociologie, il se spécialise dans l’étude des relations entre la politique et la religion aux États-Unis. « Le pape est un chef spirituel et temporel. Il gouverne non seulement le petit État du Vatican mais aussi la grande diaspora catholique du monde. Ça compte. Beaucoup. »

Même si les États-Unis demeurent un pays à prédominance protestante, l’Église catholique romaine s’avère encore et de loin la plus importante de ce pays-continent avec près de 68 millions de membres (en 2005), en croissance constante d’environ 1 % par année. Par comparaison, la deuxième Église du groupe de tête, la Convention baptiste du Sud, ne rassemble qu’environ 17 millions d’adeptes. Même en ajoutant les mormons (5,5 millions) et les méthodistes (huit millions), les protestants demeurent loin du compte d’obédience vaticane.

« Cette position va être soulignée symboliquement dans la grande réunion au stade de New York, dimanche », note le professeur Geoffroy, soulignant que le compositeur québécois Benoît Jutras, lié au Cirque du Soleil, a écrit deux pièces musicales pour l’occasion. « Ce show à l’américaine va proposer l’image de la plus grande des Églises au pays des "megachurches". Ce spectacle va dire que l’Église catholique demeure universelle. Dans ce sens, le voyage papal s’inscrit parfaitement dans la logique de reconquête du monde développée par le cardinal Ratzinger, qui a remplacé Jean-Paul II. »

Souvent critiqué pour la faiblesse de ses convictions oecuméniques, l’ancien gardien de la Congrégation pour la doctrine de la loi (le Saint-Office, fondé pour combattre les hérésies protestantes) rencontrera 150 personnalités non catholiques à Washington aujourd’hui. Il se rendra dans une synagogue de New York demain.

Il devient ainsi le deuxième chef d’État en robe blanche reçu officiellement à la Maison-Blanche. Jean-Paul II l’avait précédé sur la pelouse politique en 1989. Benoît XVI célébrait aussi son 81e anniversaire de naissance hier. Après les 21 coups de canon protocolaires, la foule de quelque 13 000 invités a entonné un chaleureux Happy Birthday improvisé.

Cet accueil très cordial contraste avec ce qui l’attendrait à Boston si d’aventure son pèlerinage le menait dans cette ville, épicentre du scandale des religieux catholiques pédophiles au début du millénaire. « Il devrait avoir honte de ne pas rencontrer les survivants et de ne pas parler avec eux », a déclaré hier Robert Costello, fondateur d’un organisme qui vient en aide aux victimes d’agressions sexuelles, lors d’une conférence organisée à Boston.

Le pape a affronté la situation avant même son arrivée sur le continent. Debout, micro à la main, il a confié aux journalistes l’accompagnant à bord de l’avion pontifical qu’il éprouvait « une honte profonde » en raison des scandales d’agressions sexuelles. « Les pédophiles — je ne parle pas des homosexuels, qui sont un tout autre sujet — ne sont pas admis au sein de l’Église », a-t-il martelé dès son atterrissage.

« Il vient dire que le scandale est terminé et que l’Église respecte ses propres règles morales, commente le professeur Geoffroy. Il se présente comme un pape propre propre propre, celui de l’après-scandale. [...] Il peut aussi miser sur des institutions catholiques fortes comme l’université Notre Dame ou d’innombrables organismes de charité. Ces réseaux comptent beaucoup dans la société américaine. »

L’Église deux fois millénaire en a vu d’autres. Aux États-Unis, elle connaît même un impressionnant renouveau grâce à l’apport sans cesse croissant des fidèles hispanophones. Un catholique états-unien sur cinq revendique maintenant cette filiation. Les experts pensent que le souverain pontife va tenir compte de cette réalité pour appuyer une réforme de la politique d’immigration américaine qui favoriserait davantage le regroupement des familles.

Les fidèles du Saint-Père affichent toutes sortes de particularités idéologiques. Ils sont par exemple davantage favorables à la liberté de choix en matière d’avortement (44 %) que le reste de la population tout en rejetant majoritairement le mariage homosexuel (à 52 %, contre 45 % dans la population en général). Les catholiques se révèlent aussi en faveur de la peine de mort à six sur dix alors que la doctrine vaticane s’y oppose.

Les catholiques appuient traditionnellement le clan démocrate alors que la minorité latino-catholique commence à peser d’un poids certain dans la balance électorale. Elle pourrait par exemple décider de la désignation finale de Barack Obama ou de Hillary Clinton comme candidat à la présidentielle de novembre.

« En recevant bien le pape, le clan républicain au pouvoir peut aussi tenter d’attirer des votes catholiques, commente le professeur Geoffroy. Aux-États-Unis, le lien entre politique et religion demeure beaucoup moins problématique qu’au Québec, où on est marqué par le modèle français, très laïciste. [...] Ailleurs, au Canada anglais par exemple, le débat sur les accommodements raisonnables n’énerve personne et la religion demeure une force sociale importante. Ici, à Moncton, il y a quatre églises baptistes à une même intersection. Dans l’Ouest, les gens sont encore pratiquants et ne s’offusquent pas si un politicien fréquente un lieu de culte. »

Le pape et le président born-again (reconverti) de confession protestante se retrouvent sur la défense des valeurs morales. Hier, ils ont prié ensemble pour « la défense et la protection de la vie, le mariage et la famille ».

Par contre, le Vatican s’oppose à la guerre en Irak. Benoît XVI a répété hier à la Maison-Blanche qu’il soutenait « les patients efforts de la diplomatie internationale pour résoudre les conflits », sans toutefois revenir sur celui-là en particulier, ce qu’il pourrait faire cette semaine au moment de sa visite à Ground Zero, le site des attaques du 11 septembre 2001.

Le dalaï-lama est pacifiste lui aussi et même un fervent adepte de la non-violence. Seulement, le président Bush ne va pas rencontrer ce gênant visiteur bouddhiste, empêcheur de commercer en rond. La Maison-Blanche se contente de plaider pour un dialogue avec les autorités chinoises. N’empêche, la pression interne s’accentue. Le Congrès a récemment adopté, à 413 voix contre une, la résolution demandant à la Chine de « mettre fin à sa répression » et de commencer un dialogue « sans conditions préalables, directement avec sa sainteté ».

Martin Geoffroy remet les pendules à l’heure réaliste. « Officiellement, le dalaï-lama n’est pas un chef d’État, dit-il. Ce leader, malgré sa force symbolique, est exilé de son pays. Il n’est pas présent à l’ONU, tout comme le Vatican. Le dalaï-lama a plus besoin des États-Unis que le contraire en ce moment. Par contre, George W. Bush a autant besoin du pape que Benoît XVI du président des États-Unis. »

Publié dans PRESSE ET MEDIAS 2

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