Quand les adolescents jouent à la roulette russe médicamenteuse

Publié le par Camille

Quand les adolescents jouent à la roulette russe médicamenteuse

Les Pharming Parties (ou Pharm Parties), nouveau concept de soirées adolescentes, consistent à mettre en commun les armoires à pharmacie parentales pour ensuite ingérer une ou plusieurs poignées du contenu, au hasard des mélanges… Si les médias sont encore réservés sur leur impact et leur évolution, le phénomène américain rappelle au passage la schizophrénie de la lutte contre la drogue face aux lobbies de l’industrie pharmaceutique.

Les médicaments les plus répandus de ces "soirées cocktails" sont les analgésiques (Oxycontin, Vicodin), les anxiolytiques (Valium, Xanax) et ceux prescrits en cas de troubles de l’attention (Ritaline, Adderall). Tous sont prisés pour l’état d’ivresse qu’ils procurent.

La CASA de l’Université de Colombia (National Center on Addiction and Substance Abuse) affirme dans l’un de ses rapports que l’abus de médicaments sur ordonnance a augmenté de façon significative. Cependant, aucune réelle donnée chiffrée concernant ces Pharming Parties n’y figure, mais les nombreux groupes de discussion sur Internet semblent attester de cette tendance, sans pour autant en reprendre le terme précis.

Un adolescent américain sur dix

2,3 millions d’adolescents américains de 12 à 17 ans auraient participé en 2003 à ces soirées (dernières données disponibles). Un chiffre qui a été multiplié par trois depuis 1992. Assez pour alimenter les scenarii de certains épisodes de séries télé comme "New York Unité Spéciale" ("Law & Order: Special Victims Unit") et "Boston Justice" ("Boston Legal").

Différentes études ont prouvé par ailleurs que les jeunes concernés ne sont pas novices en terme de drogues, le rapport démontrant que 75% d’entre eux seraient déjà des consommateurs de substances illicites. Aucune donnée n’est disponible pour les autres pays.

Une telle pratique peut provoquer entre autres des troubles respiratoires, des variations de la fréquence cardiaque ou encore de sévères difficultés à s’exprimer en cas de mélange avec l’alcool. Selon le Ministère français de la Santé, 128 000 hospitalisations et 8 000 décès annuels proviendraient déjà de mauvaises interactions médicamenteuses.

Le succès des Pharming Parties réside dans la facilité d’approvisionnement, les produits concernés étant récurrents dans les pharmacies parentales ou disponibles sans ordonnance sur des sites Internet spécialisés. Autre technique: certains symptômes peuvent être exagérés afin d’obtenir une ordonnance plus fournie. Et si l’accessibilité reste un grand facteur (notamment social), son caractère légal malmène l’inconscient collectif en substituant cette pratique à la toxicomanie. Pour preuve, certains junkies de Houston consommeraient à forte dose du sirop contre la toux contenant de la prométhazine et de la codéine (cf le titre hip-hop d’UGK, "Sippin’ on some Syrup").

La France consomme deux à quatre fois plus de psychotropes que n’importe quel pays européen

Le phénomène pourrait prendre ici une ampleur inquiétante. En effet, l’hexagone se distingue par sa surconsommation d’antibiotiques avec une fréquence 2 à 2,5 fois supérieure à celle de l’Allemagne et du Royaume-Uni. Plus généralement, la France consomme six fois plus de médicaments que les Pays-Bas, là où six patients sur dix sortent d’une consultation sans prescription (contre 0,25 chez nous).

Le problème renvoie également aux stratégies de séduction de l’industrie pharmaceutique. Aux Etats-Unis, l’opinion publique semble par exemple avoir pour acquis le fait que la Ritaline (médicament qui lutte contre l’hyperactivité) permettrait de meilleurs résultats scolaires, et que le Viagra, détourné de sa fonction première de lutte contre l’impuissance, décuplerait les performances sexuelles. Les prescriptions de ces médicaments étant par ailleurs légales, les utilisateurs refusent parfois d’en voir les d’effets secondaires.

En définitive, comme le rappelle la sociologue Marie Jauffret-Roustide, la recherche de paradis artificiels comme les Pharming Parties a toujours existé mais les chiffres seraient à relativiser. Selon elle, il est désormais plus facile d’avouer sa consommation de drogues, conséquence de l’évolution des mœurs et du caractère festif de certaines pratiques. Il serait donc maladroit d’observer des correspondances entre un phénomène potentiel et la détresse de la jeunesse actuelle.

Au XXIe siècle, c’est peut-être la forme qui, au fond, a évolué. Les orgies seventies se seraient-elles transformées en troc médicamenteux?

Publié dans PRESSE ET MEDIAS 2

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