Divagations folles sur le projet de loi relatif aux OGM

Publié le par Camille

Divagations folles sur le projet de loi relatif aux OGM ou : prélude à la fin des haricots

 

Message confidentiel de l’Office Gouvernemental des Moutons à l’attention du législateur sur la nécessité impérieuse de voter ledit projet



Actuellement est « rediscutée » au Parlement le « projet de loi relatif aux organismes génétiquement modifiés » qui entend donner un cadre légal à la production agronomique de ces « organismes ». Le projet de loi modifié a déjà été voté en première lecture par le Sénat, puis par l’Assemblée.

 

Après quelques années d’âpres batailles, le législateur français, dont nul n’ignore que dans sa superbe il est le garant de la liberté et de l’égalité de tous devant la loi du marché, a décidé d’en finir avec les agaçantes réticences obscurantistes et rétrogrades propagées par une fraction d’irréductibles « faucheurs volontaires » ne cherchant qu’à nous renvoyer à l’âge de pierre, au nom de la « liberté » du consommateur, pris en otage qu’il est par cette trouble engeance qui s’est arrogée le droit de contester sur le terrain une affaire qui ne le regarde pourtant que lui, puisqu’il a été élu, en rétablissant un juste équilibre entre le refus de voir expérimenté en plein champ et « mis sur le marché » cette nouvelle et anodine marchandise (dont on se demande bien en quoi elle mérite une si mauvaise réputation) et les espoirs d’autorisation de produire en France, au bénéfice de leurs ayant-droit, ces chimères « végétales » brevetées mises au point, comme chacun sait, dans un souci humaniste de protection de l’environnement, d’amélioration des cultures et, en dernière analyse, pour en finir définitivement avec le révoltant problème de la faim dans le monde.

 

Aussi, dans la conduite des négociations, le législateur a maintenant changé de tactique.

 

Et tout le monde s’accorde à dire que le point essentiel du texte réside maintenant dans ce paragraphe : « la présente loi s’appuie sur les principes de précaution, de prévention, d’information et de responsabilité inscrits dans la charte de l’environnement, ainsi que sur la liberté de consommer et de produire avec ou sans organisme génétiquement modifié. »

 

Il est des tournures si anodines et si neutres en apparence qu’on arriverait presque à se demander si faire montre de velléités à y déceler quelque malveillant dessein ne serait pas motivé par quelque douteuse intention.

 

Répétons cette dernière proposition, voulez-vous ? « Liberté de produire et de consommer avec ou sans organisme génétiquement modifié... »

 

A y réfléchir un instant, il semble qu’il y ait pour le moins quelque chose de légèrement angoissant dans les conséquences que l’esprit vagabond pourrait se laisser aller à formuler à la lecture de ce postulat, et nous l’allons montrer tout-à-l’heure.

 

Mais attardons-nous quelques instants sur la logique du législateur. Elle s’appuie maintenant, là comme ailleurs, sur une conception totalement indiscutable et désintéressée de la liberté, qui apparaît ici comme un principe de réciprocité : si le droit de produire et de consommer sans OGM doit être accordé au consommateur, alors il n’est réciproquement pas tolérable de priver du droit de production et de consommation d’OGM les foules considérables qui en attendent impatiemment l’autorisation.

 

Car le législateur est un soixante-huitard qui s’ignore : il se rappelle tout-à-coup qu’il est interdit d’interdire. Et il trouve le principe fort bon.

 

Et après tout, n’est-ce pas un bon moyen de « redynamiser » un secteur économique passablement mal en point ? Et d’offrir au consommateur des « aliments » identiques mais passablement moins onéreux ?

 

Pourtant, dans ce fallacieux principe de réciprocité qui préside à sa très personnelle conception de la logique libertaire, le législateur, ainsi que son fidèle vassal, le médiatique, dissimulent la conséquence la plus évidente qu’une telle décision engendrerait, que personne ne semble vouloir aborder, mais qui pourtant a déjà commencé à se manifester dans les pays où cette autorisation a été votée, et pas seulement : accorder la « liberté » de produire des OGM à ciel ouvert, c’est par là-même abolir définitivement et irréversiblement celle de produire et de consommer sans OGM.

 

Car peut-être ne serait-il pas superflu de rafraîchir la mémoire du législateur, ou peut-être plutôt de lui ôter les œillères dont on l’a affublé (mais qui ? et poussé par quel obscur motif ?), à propos de quelques exemples pris ici et là : n’a-t-il pas entendu parler des conséquences de la culture de canola « round-up ready » en Inde ? de la contamination des cultures de maïs au Mexique ? et de celle de cultures dites « biologiques » en France ?

 

Mais le législateur n’en a cure. Le législateur n’a d’yeux que pour la si bonne et si lucrative technologie ; qui elle-même est, comme chacun sait, neutre ; à qui cependant les détenteurs de ses brevets demandent juste un léger retour sur investissement.

 

Alors laissons-nous un peu divaguer : demain le texte est adopté en seconde lecture. Dans quelques mois la production est lancée. Et dans quelques années ?

 

Dans quelques années, de nouvelles générations naîtront dans un monde merveilleux où plus rien de ce que l’on connaissait du monde connu, comme ici des végétaux, n’aura cours. Ce sera un monde fantastique peuplé de pyrales géantes résistantes aux insecticides, batifolant au milieu de champs de maïs monstrueux ; de champs de coton dévastés desquels s’élèvera, sur un air modernisé de blues que d’aucuns auront appelés, par analogie, « du Gange », la voix de quelque Indien asservi et criblé de dettes ; de forêts oniriques et dégénérées qui seront le cadre de nouvelles fables qui se termineront par ces quelques mots : « ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants à trois têtes ».

 

Et puis quelque part, dans quelque zone protégée des regards, peut-être en Norvège, des chercheurs nostalgiques et coupables tenteront en vain, parmi les rayonnages infinis d’une banque mondiale de semences autrefois considérées comme « naturelles » (un mot qui avait perdu toute évocation), qu’on a construit comme cimetière végétal du monde qu’on avait programmé de détruire, lors peut-être d’un moment de répit dans leur emploi du temps surchargé qu’imposent les lois du marché, de répondre à cette indicible question : « où nous sommes-nous trompés ? »

 

Et dans quelque paradis tropical artificiel, confiné, tempéré, à l’abri des ouragans, des tsunamis, de la chute des températures liées au début de la nouvelle ère glaciaire, conséquences du dérèglement climatique, de l’ensemble des désordres qu’ils ont générés, les dirigeants de Monsanto sirotent une coupe de champagne millésimé avec le législateur, en ignorant superbement tous les malheurs du monde.

 

La « liberté de produire et de consommer avec ou sans OGM » est un leurre.

La seule question est : qu’a à voir la liberté avec ce système marchand de production et de consommation ?



Debby Gore

Publié dans PRESSE ET MEDIAS 2

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