INTERVIEW DE MICHEL COLLON

Publié le par Camille

Un cours d'éducation aux médias serait indispensable dans les écoles
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Pensez-vous qu'un cours d'éducation aux médias serait nécessaire dans les écoles?
Je pense que ce serait indispensable car les médias nous manipulent tous les jours. Ils omettent une grande partie de la réalité. Je dis que chaque guerre est économique. Lorsque l'on attaque l'Afghanistan ou l'Irak, c'est pour que les multinationales puissent s'emparer de leurs richesses ou de leur position stratégique. Et chaque guerre est accompagnée par une guerre de l'information qui manipule l'opinion avec ce que j'appelle des « médiamensonges ». Il faudrait donc que les jeunes soient vaccinés contre ce genre de pratiques, qu'ils puissent comprendre pourquoi et comment l'information est manipulée.
 
Interview réalisée par Grégoire Lalieu, du Centre des Jeunes Indigo de La Louvière (Belgique)
20 octobre 2007


Comment les multinationales exercent-elles une pression sur les médias?
Les grands médias ont des budgets publicitaires indispensables à leur financement. Ils ne peuvent donc pas aller contre les intérêts des multinationales qui fournissent cette pub, comme les firmes pétrolières ou automobiles. Ces multinationales font des sales coups dans le Tiers-Monde mais un média n'a pas le droit d'en parler sous peine de perdre une part importante des revenus générés par la publicité.

La plupart des médias appartiennent à des grands groupes financiers. Cela a-t-il aussi une influence sur la liberté d'expression?
Evidemment. Pour posséder une cha��ne de télé aujourd'hui, il faut être milliardaire. Je pense à Berlusconi ou Rupert Murdoch. Est-ce qu'un milliardaire va informer de façon objective les pauvres? Je n'en suis pas sûr! Quand une multinationale veut faire main basse sur les richesses minières du Congo ou sur le pétrole du Moyen-Orient ou du Venezuela, elle entre en conflit d'intérêts avec la population de ces pays qui souhaiterait que l'argent de ces richesses ne parte pas à l'étranger mais reste sur place pour assurer des soins de santé et une éducation à tout le monde. Donc, lorsque l'on nous présente un conflit, il faut veiller à ce que l'on nous présente les versions des deux parties. Et bien souvent, nous n'avons que le point de vue des multinationales, qui possèdent des médias ou qui font vivre des médias grâce au budget publicitaire.

Concrètement, comment pourrait se passer le cours d'éducation aux médias?
Il faut déjà faire la différence entre un véritable cours d'éducation aux médias et ce qui se fait maintenant, qui relève plus de la campagne commerciale pour que les jeunes deviennent des clients à vie de tel ou tel média. Ce cours devrait permettre d'apprendre à analyser les images, critiquer l'information et aller chercher ailleurs ce qui n'est pas dit. Bien souvent, les médias ne disent qu'une partie de la réalité et cachent des éléments essentiels. Ce cours devrait également être interactif et susciter la participation des jeunes qui seraient amenés à réagir et à réfléchir sur des images, se demander si elles sont vraies ou fausses, qui pourrait manipuler et pourquoi... Une autre activité amusante que j'ai expérimentée consiste à diviser la classe en deux nations ennemies. L'Irak et les Etats Unis par exemple. Et chaque groupe doit faire son propre journal télévisé en veillant à servir ses propres intérêts. C'est une manière ludique d'appréhender les rouages de la manipulation de l'information.

Pensez-vous que les médias exercent une influence sur les jeunes?
Certainement, même si les jeunes ne suivent pas forcément le journal télévisé. Les médias font tout aujourd'hui pour investir le Net et rattraper ce public jeune. D'autre part, la manipulation médiatique ne se fait pas uniquement via les journaux télévisés ou les quotidiens. Il faut savoir qu'après les attentats du 11 septembre, la Maison Blanche, le Pentagone et les grosses compagnies hollywoodiennes se sont réunis. Il était question d'améliorer la communication de George W. Bush et de définir les pays ennemis dont on allait dire du mal dans les grosses productions cinématographiques. Les idées des multinationales et du gouvernement américain sont également véhiculées par les films et les feuilletons qui conditionnent l'opinion publique. Dans une série policière, le méchant terroriste n'est jamais nord-américain, alors que c'est le gouvernement des Etats-Unis qui commet le plus d'actes de terreur et de crimes de guerre à travers le monde. Les films, les feuilletons télévisés et même la publicité véhiculent toute une série de valeurs qui conditionnent la pensée. Et c'est encore plus dangereux qu'un journal d'information dans la mesure où c'est beaucoup plus insidieux. La série '24 heures chrono', très bien faite et palpitante, sert à justifier la torture pratiquée par les services US.

Aujourd'hui, concrètement, qu'est-ce qu'un jeune peut faire pour bien s'informer?
Internet offre de nombreuses possibilités pour échapper au monopole des grandes télévisions. Je conseille de regarder sur une même journée les journaux télévisés de différentes chaînes et vous constaterez qu'ils disent tous les mêmes choses et qu'ils cachent tous les mêmes choses. Il faut donc aller chercher ailleurs ce qu'on ne trouve pas dans les grands médias. C'est ce que j'essaie de développer avec mon site internet sur lequel je diffuse des articles indépendants venant du monde entier. Je pense qu'il faut encourager les jeunes à aller chercher l'information de cette manière.

Voilà plusieurs années que le gouvernement de la Communauté Française (de Belgique) parle d'un cours d'éducation aux médias mais ce projet n'a toujours pas vu le jour. Savez-vous pourquoi?
Non. En tout cas, un journal télévisé ne s'avale pas comme une pizza, il faut réfléchir à ce qu'il y a derrière. Les autorités ne souhaitent pas entrer en conflit avec les multinationales. Mais si on ne fait pas d'éducation aux médias de manière critique, en donnant la parole à ceux qui ne sont pas d'accord avec l'emprise des multinationales sur l'information, alors on ne pourra pas vraiment parler d'éducation. Ce sera juste du formatage.

Quel intérêt voyez-vous à rencontrer des jeunes?
J'ai déjà rencontré toutes sortes de public, notamment dans des écoles, et les jeunes sont souvent plus ouverts, plus curieux, plus indignés lorsqu'ils constatent des mensonges et des injustices. J'ai écrit un livre sur l'éducation aux médias, ‘Attention, médias !’ paru en 1991. Je prépare un nouvel ouvrage, un manuel des médias, qui sera très concret et pratique. L'objectif est qu'il puisse être utilisé par des professeurs, des jeunes, des animateurs, pour développer un sens critique des médias. Pour moi, le public jeune est vraiment un public prioritaire.

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