Le lobby pharmaceutique n'a pas chômé

Publié le par Camille

Le lobby pharmaceutique n'a pas chômé, cette année, tant il était occupé à inventer de nouvelles maladies pour forcer les gens en bonne santé à prendre des médicaments, à modifier la formule des remèdes existants afin d'obtenir des brevets "nouveaux! améliorés", à embaucher des démarcheuses à talons hauts pour intercepter les médecins avant qu'ils ne voient leurs patients - et à semer l'effroi avec les statistiques des suicides pour accroître les prescriptions d'antidépresseurs en baisse.
Bien avant l'article du New York Times de ce mois-ci qui annonçait que le taux de suicide des jeunes avait augmenté de 8% entre 2003 et 2004 et que les spécialistes rendaient responsable de la situation "la prise insuffisante d'antidépresseurs", Big Pharma oeuvrait à répandre l'idée que les antidépresseurs étaient indispensables dans la prévention des suicides.

Il y a trop d'argent en jeu, d'abord à déceler des troubles psychiatriques graves chez un enfant, puis à le maintenir sous traitement psychiatrique tout au long de sa vie, pour qu'on accepte qu'un truc sans intérêt tel qu'une notice d'avertissement sur les boîtes d'antidépresseurs imposée par la FDA (Food and Drug Administration) en 2004 vienne ruiner le chiffre d'affaires.
Après tout, nous sommes dans un pays où on est persuadé que les enfants naissent avec un déficit en RitalineAmbien et que la vieillesse est synonyme de manque d'hormones. Pourquoi la pharmacologie ne devrait-elle pas l'emporter également sur la biologie dans le cadre des statistiques sur le suicide?
L'an dernier, un article dans le numéro de juin de PLoS Medicine préparait le terrain.
Le docteur Julio Licinio, principal rédacteur de la revue et consultant pour Eli Lilly, qui fabrique le Prozac, déclarait que le taux de suicides diminuait régulièrement depuis quatorze ans, au fur et à mesure qu'augmentaient les ventes de l'antidépresseur (le Prozac)".
, que l'insomnie est due à un manque d'
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Cet article était suivi d'un autre, publié en avril dans les "Archives of General Psychiatry", où quatre représentants d'une compagnie privée, Quintiles Transnational, spécialisée dans les "services de développement des médicaments", et quatre autre rédacteurs s'inquiétaient du fait que le nombre d'enfants et d'adolescents sous antidépresseurs avait baissé sensiblement, soulignant qu'il était important d'assurer à chaque partie une couverture médiatique équitable et équilibrée.
Et en février, un article de MedPage Today grillait le New York Times sur le poteau en titrant: "Il y a un lien entre le suicide des adolescents et la notice d'avertissement sur les flacons d'ISRS ".
Les avertissements empêchent l'accès au traitement car ils "font fuir les jeunes et leurs parents" explique le professeur David Shern, président de Mental Health America ("Santé mentale en Amérique"), dont on dit qu'il aurait accepté de compagnies pharmaceutiques un versement de 3,8 millions de dollars en 2005 à la suite de la parution de l'article.
Le professeur Charles Nemeroff, de l'école de Médecine d'Emory (Atlanta) est allé encore plus loin.
"Les avertissements concernant la prise d'antidépresseurs chez les mineurs ont conduit paradoxalement à une diminution de leur utilisation, ce qui a contribué à une augmentation du taux de suicides", a-t-il déclaré à la presse. D'après certains articles, le docteur Nemeroff est en relation avec Eli Lilly, Pfizer, Wyeth-Ayerst, Pharmacia-Upjohn et cinq autres compagnies pharmaceutiques.
Hélas pour Big Pharma, quand le NYT a publié l'histoire elle n'est pas restée longtemps d'actualité.
L'augmentation des suicides parmi les jeunes entre 10 et 24 ans entre 2003 et 2004 était exacte. Mais l'accusation que cette aggravation était due à une diminution de la prise d'antidépresseurs, surtout d'ISRS comme le Prozac, lancée dans l'édition de septembre de l'American Journal of Psychiatry , a vite capoté.
Il s'est avéré que la baisse de prescriptions d'ISRS, qui était soi-disant la cause de l'augmentation des suicides, s'est produite l'année suivante.
Au cours de la majeure partie de l'année en question, il se trouve que, d'après " Psychiatric News", les prescriptions d'ISRS avaient en réalité augmenté en moyenne d'un peu plus de 10% pour les jeunes jusqu'à 18 ans, le nombre le plus important ayant été enregistré en mars 2004".
Parallèlement les études préliminaires effectuées par les Centres pour le Contrôle et la Prévention des maladies (Centers for Disease Control and Prevention) à partir de l'année censée avoir été influencée par une baisse des prescriptions d'ISRS, l'année 2005, ne montrent pas une augmentation des décès, sans distinction de catégories, cependant.
Interrogé sur ce revirement à 180° concernant le fait que l'augmentation des suicides n'était pas due à une baisse de prescription d'ISRS et qu'elle était peut-être due à la prise des ISRS eux mêmes, ce qui légitimait les notices d'avertissement de la FDA, l'auteur principal de l'article, le professeur Robert D. Gibbons, spécialiste de biostatistique et de psychiatrie à l'Université de l'Illinois à Chicago, n'avait rien d'un statisticien.
"Cette enquête n'était qu'une suggestion, c'est ce que nous disons" a expliqué le docteur Gibbons au NYT dans un article suivant - "Preuves de la corrélation entre les avertissements sur les antidépresseurs et le suicide des mineurs". Simple suggestion, ça? Dites plutôt assertion péremptoire.
Il y avait d'autres points d'interrogation concernant l'article de l'American Journal of Psychiatry – hormis la contribution financière de Pfizer et les liens du docteur Gibbons avec Wyeth Pharmaceuticals.
Et si les suicides n'avaient rien à voir avec les ISRS si ce n'est la tendance croissante de prescrire des antipsychotiques à des enfants?
"Je suis absolument certain que l'augmentation des suicides n'est pas due au fait que les enfants n'ont pas reçu de traitement", dit David Healy, psychiatre à l'Université de Cardiff et un des premiers détracteurs des ISRS. " Ils ne prennent peut-être pas des ISRS mais on leur donne des psychotropes".
Or, ces "stabilisateurs d'humeur" représentent des facteurs de risques de suicide tout aussi élevés que les antidépresseurs – si ce n'est plus.
Big Pharma doit être à l'heure actuelle en train de concocter une nouvelle série d'articles sur ce sujet.

Par MARTHA ROSENBERG
Martha Rosenberg is the Staff Cartoonist for the Evanston RoundTable. She frequently writes about health care topics.
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