Titre original : Conflit russo-américain dans la Caucasie méridionale dont la Géorgie
Antécédents récents et guerre brève
Depuis l'indépendance de la Géorgie vis-à-vis de l'URSS en 1991, l'autonomie accordée aux Ossètes du Sud a été supprimée par l'État géorgien, provoquant l'exode de la population vers la
république d'Ossétie du Nord. En1992, un territoire du côté de la mer Noire déclare l’indépendance sous le nom de la République autonome d'Abkhazie, profitant de la faiblesse du nouvel
État géorgien. Cette dernière bénéficie le soutien de Moscou. En 1994, les nationalistes ossètes proclament, à leur tour, l'indépendance de l'Ossétie du Sud, avec la bénédiction de la
Russie.
Depuis l’avènement d'un pouvoir pro américain à Tbilissi en 2003-4, l'Ossétie du Sud est un des enjeux politiques entre la Russie et le président géorgien Mikheil Saakachvili « guidé »
par les USA. De plus en plus autoritaire(1) , le président revendique la réintégration des régions considérées sécessionnistes au sein du territoire de la Géorgie. Les indépendantistes
ossètes, majoritaires en Ossétie du Sud, ambitionnent une indépendance complète. La Fédération de Russie préfère garder le statu quo et ainsi laisser le pouvoir géorgien, tourné
résolument vers Washington, dans l'embarras. Les indépendantistes d'Ossétie du Sud souhaitent une réunification avec l'Ossétie du Nord, mais ni la Fédération de Russie, ni l'OSCE et
encore moins la Géorgie ne soutiennent encore cette solution.
La République d'Ossétie du Sud a tenu un deuxième référendum sur son indépendance le 12 novembre 2006, le premier référendum ayant eu lieu en 1992. Une très large majorité des votants
semblent s'être prononcés pour cette indépendance. Le gouvernement géorgien, les USA et l'UE considèrent ce référendum comme illégal alors que la Russie le reconnaît. La Russie est dès
à ce moment-là présente sur ce territoire à titre du « maintien de la paix » avec 1000 soldats (2). Après plusieurs incidents militaires depuis 2007 (3), les forces géorgiennes lancent
une offensive soigneusement préparée en août 2008, entraînant une menace d'interventions, suivie d’interventions des Forces armées de la fédération de Russie (Reuters, 7.8.2008, NZZ, 11
et 22.8.2008 & FT, 8, 9, 11.8.2008) (4) . Cette intervention s’étend même sur l’autre territoire contesté : l’Abkhazie .(5) L’offensive géorgienne rencontre une contre offensive
russe qui conduit à l’échec de Tbilissi, échec humiliant pour les conseillers militaires américains et israéliens (FT, 12.8.2008).
Les autorités s'abstiennent pour l'instant d'analyser cette défaite écrasante de l'armée géorgienne qui ne s'est pas montrée à la hauteur de l'adversaire malgré l'assistance des USA et
une hausse importante des dépenses militaires ces dernières années, soit de 5 à 16% du PIB. Washington a dépensé des millions de dollars pour la formation militaire, l'équipement et
l'armement de la Géorgie. Au moment de la nuit de l’attaque, l’armée géorgienne a utilisé les rampes et véhicules lance-missiles sol-air en série, de style "Katiouchkas", probablement
d’origine tchèque ou ukrainienne. C’est de cette manière qu’elle a pu détruire une partie notable de la capitale d’Ossétie du Sud et tuer ou blesser un grand nombre de civils (NZZ,
22.8.2008). Par après, la supériorité russe dans l'air a cependant été cruciale. Les Géorgiens étaient incapables d'y faire face avec leur système de défense antiaérien.
La Russie a déployé des avions d'attaque au sol Su-24 et Su-25, ayant pour tâche d'apporter une couverture aux forces terrestres et de détruire les troupes et infrastructures ennemies.
Moscou avait aussi déployé des bombardiers stratégiques Tu-22. La Géorgie ne dispose que de 10 à 15 appareils Su-25 dont certains ont été détruits et les autres immobilisés après les
attaques russes contre les aéroports militaires du pays. Elle s’est concentrée sur l'infanterie et les chars qui sont inutilisables s'ils ne sont pas couverts depuis le ciel.
Position spécifique de la Géorgie
La Géorgie était susceptible de constituer une des pièces du dispositif de Washington contre l’Iran autant qu’un des facteurs de démantèlement de la Russie et de sa zone d’influence.
Washington envisageait notamment d’installer de nouvelles bases en Géorgie ou en Azerbaïdjan. La Géorgie est un verrou stratégique de la Caucasie méridionale .(6)
La Géorgie est placée stratégiquement au coeur des réseaux gazoducs et oléoducs. L'oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan (BTC) entre l'Azerbaïdjan et la Turquie fournit le pétrole de la
Caspienne. De moindres volumes passent par l'oléoduc entre Bakou et le port géorgien de Soupsa. Les ports géorgiens constituent une plate-forme du pétrole de la Caspienne venant
d'Azerbaïdjan, du Turkménistan et du Kazakhstan. Le gaz à destination des Européens transite aussi par la Géorgie, notamment via le gazoduc Bakou-Tbilissi-Erzurum entre l'Azerbaïdjan et
la Turquie.
Rappelons que
• Tbilissi passe vers 2004 un accord avec Washington en vertu duquel les USA privatisent leur présence militaire en Géorgie en passant un contrat avec des officiers militaires
américains à la retraite, afin qu’ils équipent et conseillent l’armée géorgienne. C’est la société américaine Cubic qui obtient le contrat de trois ans. Ce programme prend le relais de
la collaboration avec Washington entamée sous Chevardnadze en 2002, sous couvert de lutte contre le terrorisme. Les conseillers militaires états-uniens se voient également confier comme
mission d’améliorer la sécurité du pipeline du BTC. En contrepartie, la Géorgie envoie 500 hommes soutenir les forces d’occupation en Irak et le nombre en augmentera jusqu’atteindre
2000.
• la Géorgie bénéficie aussi depuis des années du soutien militaire important d’Israël et de l’Ukraine, ainsi que quelques autres pays « satellites » des USA.
Conflits actuels multiples
Le conflit armé actuel commence, comme d’habitude, par des déclarations selon lesquelles l’un n’a fait que répondre à l’attaque de l’autre. Depuis juillet 2008, il est précédé de
◊ nombreux déplacements d’officiels américains dont Condoleeza Rice et bien d’autres officiels américains, et
◊ exercices militaires auxquels participent notamment 1000 + 300 soldats ou instructeurs américains ou israéliens qui donnent la possibilité de Washington de soutenir le gouvernement
géorgien et qui sont situés à la base militaire de Vaziani, dans les faubourgs de Tbilissi.
De son côté, la Russie a tout intérêt de vouloir stopper les avancées des USA dans la Caucasie méridionale craignant
o l’encerclement par les USA seuls ou grâce à l’OTAN,
o l’utilisation militaire intempestive du couloir aérien par Washington,
o la pénétration des compagnies pétrolières et gazières vers l’Asie centrale (FT, 15.7.2008).
Les stopper ne lui est guère facile. Certes, la Russie se retrouve parmi les « grands », mais sa puissance militaire ou économique n’égale pas celle des USA, ni celle de l’UE. En termes
de brutalités de l’intervention, la Russie est « un petit débutant » en Géorgie, si l’on la compare aux USA en Afghanistan et en Irak. À court terme, l’objectif russe vise la
destruction du matériel et des infrastructures, ainsi que des bases militaires sur le territoire géorgien,
Revenant au conflit actuel en Caucasie méridionale, ce conflit me rappelle celui qui a eu lieu en Croatie en 1995. D’une part, la Croatie comme la Géorgie bénéficia d’aides militaires
massives et du soutien verbal de la part de Washington tel que : « The American people will stand with you », dixit Bush II. D’autre part, les deux débutent en mois d’août lorsque les
médias sont absents ou distraits par d’autres choses, en l’occurrence à l’heure actuelle par les Jeux Olympiques à Beijing. Enfin, à l’époque, l’attaque des Croates contre les Serbes et
l’expulsion de près de 200 000 Serbes de la Croatie se sont déroulées avec l’appui d’état-major du quartier général militaire des USA à Zagreb, tandis que maintenant il y a 1000 soldats
américains auxquels s’ajoutent 130 instructeurs américains et israéliens, qui y interviennent directement ou indirectement.
La différence pourra en être à présent la position et la possibilité d’agir plus fortes de la Russie. L'intérêt à plus long terme de la Russie, qui a commencé de se préparer aux Jeux
Olympiques d'hiver de 2014 à Sotchi, commanderait d'œuvrer d’abord avec fermeté, puis à l'apaisement, sans perdre d’influence ni de face. Site touristique prisé, Sotchi est située à
proximité des zones troublées de Tchétchénie et d'Abkhazie. Le gouvernement russe a déjà débloqué plus de 6-7 milliards d’euros pour préparer la ville aux Jeux. Une autre différence
serait que les milieux dirigeants de Washington pourraient, de leurs côtés, s’avérer divisés et donner des signaux opposés à Tbilissi.
Enfin, il n’est pas sans utilité de remarquer que la Géorgie depuis 2004 adopte et applique le modèle néolibéral, et plus particulièrement, américain dans sa gestion dite
socio-économique : déréglementation, réduction de l’administration et des impôts. Par exemple, le pouvoir prévoit de privatiser massivement les universités d’ici à 2010, et de créer des
liens plus étroits avec les entreprises et les donateurs privés susceptibles de financer ces établissements. Le secteur de la santé devrait lui aussi passer aux mains de capitaux
privés. Plus de 1 800 entreprises ont été privatisées entre 2004 et l’année 2008. Cette gestion désastreuse pèse évidemment sur la popularité du régime actuel et détériore sa
légitimité. Elle aurait été à l’origine de la politique de fuite en avant du gouvernement, de vouloir récupérer les régions contestées.
Réintégrer les deux territoires en sécession parut à Tbilissi également impératif pour réaliser l’objectif de la politique étrangère géorgienne, l’adhésion à l’OTAN. En reportant la
décision pour celle-ci au décembre 2008, le sommet de l’OTAN d’avril 2008 a rendu cette réintégration d’autant plus urgente pour le gouvernement géorgien. Pour celui-ci, le revers
politico-militaire laisse entrevoir des règlements de comptes politiques après le conflit armé qui a tourné au désastre pour le pays .(7)
Évolutions géopolitiques
Depuis la chute du « rideau de fer » entre 1989 et 1991, les épreuves stratégiques entre les USA et la Russie peuvent se résumer comme suite :
➢ les avancées remarquées de l’OTAN vers le centre et de l’est de l’Europe,
➢ l’installation du système anti-missiles en République Tchèque et en Pologne (8)
➢ la présence militaire de Washington en Irak et en Afghanistan, même si elle est incertaine,
➢ les « révolutions » orange en Ukraine et rose en Géorgie soutenue par des « ONG » gouvernementales américaines.
Face à cela, la Russie enregistre
• la non extension du réseau de bases américaines au centre de l’Asie,
• la reprise en main économique, administrative et militaire du pays,
• les alliances développées avec la Chine et les pays d’Asie centrale avant tout, mais aussi avec l’Inde et l’Iran, pays où l’influence américaine recule (FT, 3.8.2008 & NZZ,
11.8.2008).
Par contre, la Russie en position encore relativement faible est « titillée » à ses frontières au sud et à l’ouest, alors que les USA s’embourbent dans des conflits qu’ils ont suscités
eux-mêmes tels que la « lutte contre le terrorisme » en Afghanistan, en Irak ou en Somalie. La Russie pourrait néanmoins arrêter l’autorisation de survol de son territoire par les
forces de l’OTAN vers l’Afghanistan. Depuis le 18.8.2008, elle organise un exercice militaire en Arménie dont le thème tourne autour de l’assistance et le soutien militaires à ce pays
en cas d’agression contre lui.
L’affaire géorgienne est un cadeau du ciel pour Moscou. On y évoque évidemment le précédent de Kosovo pour revendiquer l’indépendance d’Ossétie du sud et d’Abkhazie. L’Azerbaïdjan
s’affiche comme pays ± neutre, alors que l’Arménie penche vers la Russie. L’objectif de la Russie dans le cas de la Géorgie pourrait être de la rendre simplement plus neutre
stratégiquement, voire maintenir une certaine instabilité dans la Caucasie méridionale aussi longtemps que Moscou ne réussisse pas faire entrer dans la région les multinationales russes
du secteur énergétique. Par ailleurs, on peut être certain qu’en Asie centrale, en Ukraine ou en Azerbaïdjan, les gouvernements suivent de très près les événements dans cette région.
Israël pourrait aussi réviser sa politique du soutien en faveur de la Géorgie.
Washington disposerait d’une panoplie de mesures dans le présent contexte et notamment:
• insister l’UE de suspendre ses négociations « stratégiques » avec la Russie,
• exclure la Russie de certains débats internationaux et l’empêcher son entrée à l’OMC,
• impliquer la Géorgie dans les programmes d’action de l’OTAN,
• étendre des patrouilles des avions de combats de l’OTAN au-dessus du territoire « entier » de la Géorgie.
À supposer qu’elles soient applicables, beaucoup de ses mesures servent aux USA de ne pas apparemment s’impliquer directement dans le conflit mais y impliquer les pays membres d’Europe
et pour aussi leur faire financer les opérations. Il convient de voir si les différentes négociations ne sont, comme d’habitude, pas dans l’intérêt de chaque partie. Il faut cependant
dire que les coups de force tels que l’actuel en Caucasie méridionale laisse peu de choix à l’UE. Celle-ci ne peut guère se mettre franchement du côté de la Russie. Une telle attitude
serait une atteinte directe contre la position des USA et le capitalisme que ces derniers représentent et que l’UE ne combat guère.
Il reste que l’UE avance petit à petit en termes politiques et construit une force socio-économique. De plus en plus, elle devient politiquement plus autonome de par sa propre logique
interne. Recréer un climat de guerre froide est une tentative de renforcer les USA et de justifier la présence militaire américaine sur le territoire de l’UE. Ainsi, cette dernière
deviendrait une sorte de « bouclier » dans l’affrontement de Washington par rapport à Moscou.
La prise de parole d’une opposante géorgienne (9)
Dans cette analyse, il m’a semblé utile de reprendre quelques déclarations d’une femme politique importante de l’opposition géorgienne sous forme d’une série d’extraits:
„… C'est après la signature de l'accord que les forces russes ont porté trois coups très durs à l'économie, et donc à l'indépendance géorgienne. Ces trois coups sont : le bombardement à
la hauteur de Kaspi (40 km de Tbilissi) de la voie ferrée qui constitue la principale artère du commerce est-ouest de la Caspienne vers la mer Noire et la source principale des revenus
de l'Etat ; les bombardements et la destruction des infrastructures du port de Poti venant après ceux du terminal portuaire de Kulevi et l'attaque du pipeline BTC visant à paralyser les
exportations pétrolières ; le déversement par hélicoptère de trois bombes incendiaires sur le parc naturel de Borjomi, l'un des principaux sites touristiques, qui se lit comme un acte
de froide vengeance contre les richesses naturelles.
… Transit pétrolier et gazier, transit commercial, tourisme, infrastructures portuaires : la Russie sait très exactement frapper là où ça fait mal. Tout aussi précises étaient les
frappes de la phase militaire qui a précédé et détruit l'ensemble des infrastructures militaires du pays (les bases de Senaki et de Gori, le centre de Vaziani, les aérodromes militaires
de Marneuli, de Kopitnari, les vedettes des garde-côtes stationnées à Poti, les centres de communication ; les bases de forces spéciales sur les hauteurs de Tbilissi à Kojori)…
… Si ces noeuds stratégiques (Senaki, Gori, centrale de l'Enguri, Poti) doivent être tenus par d'autres que les Géorgiens, il importe qu'ils le soient par des forces d'observation
indépendantes et impartiales. Toute autre solution pourrait enclencher une dynamique de résistance et de guerre de tranchées, comme c'est le cas dans toutes les nations occupées. La
communauté internationale devra donc d'abord empêcher ces dérives, puis aider à reconstruire le pays. Il en va de la possibilité pour ce pays de recouvrer les moyens de son
indépendance.
Mais l'indépendance, c'est aussi et surtout l'expression de la volonté politique d'un pays, sa capacité à faire entendre sa voix et à restaurer sa crédibilité internationale à la veille
de l'autre négociation plus vitale encore qui va porter sur son intégrité territoriale… Il est donc urgent que la liberté des médias et la vie politique soient rétablies. Les
partenaires européens doivent l'exiger… Mais les grandiloquences verbales géorgiennes semblent tout aussi dérisoires après l'ampleur de la défaite subie.
… Que représentent réellement l'Ossétie du Sud et l'Abkhazie pour la Géorgie? Ce sont l'Alsace et la Lorraine de la Géorgie... Quels sont les intérêts économiques en jeu? L'Ossétie du
Sud a surtout une valeur stratégique du fait du tunnel de Roki, voie d’accès directe de la Russie vers le Caucase et le coeur de la Géorgie. L'Abkhazie, elle, riche en potentiel
touristique et peut-être dotée de réserves de pétrole et de gaz offshore non encore explorées, représente un accès portuaire à la mer Noire dont est désormais dépourvue la Russie. Cette
dernière ne conserve en effet que le port de Novorossisk et des droits limités dans le temps à Sébastopol [en Ukraine]. Les experts militaires insistent surtout sur l'importance de la
base russe de Goudaouta, dans le nord de l'Abkhazie, qui recèlerait une base souterraine d'essais nucléaires.
… La signature par la Russie de l'accord sur le retrait de ses bases militaires de Géorgie, en mai 2005, et ensuite le respect scrupuleux du calendrier de retrait n'ont pas empêché une
dégradation sensible à partir de décembre 2005 (…) Les Américains ont dû avoir le sentiment qu'ils avaient tout fait pour prévenir et qu'ils n'ont pas été entendus. Leur attitude
s'explique aussi par les contraintes électorales intérieures ou internationales (Iran, Irak ou Afghanistan). Enfin, l'affaiblissement du président Bush et son incapacité à réagir en fin
de mandat étaient connus de tous. Je ne suis donc pas déçue de l'absence de réaction militaire américaine, car je n'y ai jamais cru… pour lire la suite ..... http://www.michelcollon.info/articles.php?dateaccess=2008-08-27%2019:15:47&log=invites
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